dimanche 7 janvier 2018

Jack est scrap 7k/7

Ça t’a fait esquisser une échelle des douleurs, dans leurs différences horizontales et verticales, morales et physiques, un genre de typologie très embryonnaire du tourment. Avec une mise en perspective : l’inanité de ta peine boursouflée devant l’étendue de l’enfer vécu par Miguel. Lui, il a trouvé le salut dans le service, comme on dit chez les II. Pour d’autres, c’est l’art ou la religion. Se sortir de soi coûte que coûte. Aux antipodes du narcissisme, ça correspond à une certaine idée de l’humilité, qui est comme disait Will, ton parrain de Val-Avide, non de penser moins de soi, mais de penser moins à soi. Ça correspond aussi à une certaine idée de la sobriété, qui n’a pas tant à voir avec l’abstinence mais avec la retenue, le quant-à-soi, le dépouillement. Ça sera intense, parce que t’es une drama queen qui met des sentiments partout, sans lien aucun, juste une projection intempestive de l’inexprimé et de l’irrésolu, de ton gouffre avide, des émotions excessives tant dans cette hantise du rejet que dans l’amour. Du sombre burlesque que tout ça.
Maintenant, MigueI, Renée, Burt et Mireille, Nelly et Sophie, chacun est reparti de son côté. Si on n’a qu’une immortalité à vivre, que ce soit avec des entraves librement choisies, en bénissant l’Autre et sa route. Les îles dérivent, l’archipel demeure.
Tu es sur le bord de l’eau avec le chien et le saule pleureur. Vos reflets épousent le ciel à la surface du lac. Les feuilles du saule frémissent, comme dans une parenthèse du silence. Rien n’est vraiment immobile.

FIN

Post-scriptum : Les artéfacts du prophète Ereya ne devaient regagner les Territoires du Nord-Ouest que deux années plus tard, dans la vague de restitutions qui amenuisa les collections de plusieurs institutions muséales des Amériques et de l’Europe et apporta un second souffle et quelques mots de têtes aux Premières Nations. Cette restitution ne fut toutefois pas reliée au chantage de The Crow, auquel le Smithsonian ne donna pas suite. Alors que Steve allait revenir de l’hôpital de Hay River et qu’il allait rebrancher son congélo, il devînt impératif pour Dakota et Jimmy de trouver une nouvelle cachette où entreposer le cadavre du pêcheur américain. Ils le déménagèrent dans le coffre d’une Subaru Outback 2003 au dépotoir municipal, Subaru dont le métal fut à peine deux semaines plus tard mélangé à celui d’autres voitures par les bons soins d’une presse aplatisseuse d’épaves automobiles et revendu en Alberta.

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Crédits
Les travaux de Fabrice Calmels et Margaret Ireland à Jean-Marie River ont inspiré la partie sur l’impact du réchauffement climatique sur l’alimentation.
L’histoire de Miguel tire sa source de la thèse de doctorat de Marc Drouin à l’Université de Montréal, La guerre contre-insurectionnelle guatémaltèque.Sa généalogie, le déni des responsables et les sources historiques. Marc Drouin m’a généreusement permis de l’utiliser.La scène de la fin est un très modeste clin d'oeil au poème de Nazim Hikmet Légende des légendes.

mercredi 27 décembre 2017

Jack est scrap 7j/7

Je suis sur le bord de l’eau avec Goliath, un vieux Labrador brun, à l’ombre d’un immense saule pleureur, un dieu, vraiment, un univers, même. Le chien n’a que trois pattes, son pelage brun foncé est lustré, élégant, son corps capte la chaleur du soleil. Goliath se couche sur le côté, dans l’herbe, la tête sur ma cuisse, on voit la peau de son ventre sous le poil clairsemé. Ça me rappelle la mort, cette peau révélée, mais l’idée m’effleure sans trop de dommages. Je suis bien. Un chien, un arbre, un lac et un soleil, bonne compagnie. Je prends tout juste conscience de ma paix intérieure que s’ensuit immédiatement l’idée que ça ne durera pas. Tant pis. Je retourne à a méditation.


J’ai comme une bulle dans la tête où l’humanité se reflète. Si j’étais éternel mais sans corps, pour passer le temps, mon esprit deviendrait la scène où les membres de cette humanité poursuivraient leur existence… au gré de mes souvenirs et de mon imagination. Seraient-ils eux-même, une projection de moi ou un peu des deux ? C’est quand même pas un théâtre, l’humanité, merde. Ce sont des vraies personnes, avec de la chair, des idées, des sentiments, une histoire. Mais il y a là quelque chose de colossal, de vertigineux, ces milliards d’humains qui coexistent ou se succèdent, d’un pays à l’autre, de l’aube des temps à son crépuscule, quelque chose d’insaisissable à toutes ces générations qui vivent et meurent portées par la survie, le plaisir ou la croissance.Comment s’accrocher à ça ? Il faut beaucoup de questionnements pour en arriver à se dire qu’il faut arrêter de se poser des questions. Et agir. Le sens premier est dans la cellule que tu te choisis, qui te choisis, le temps que ça dure… ou dans le mouvement constant du particulier à cette cellule, de la différenciation à l’unité ?  Goliath lève la tête vers toi, le regard interrogateur. Il se posait peut-être justement la même question, et veut connaître ta conclusion.
Vivre c'est épuisant. T’sais, quand même les films de Bruce Willis veulent pus rien dire. On est combien à plus savoir quelle pilule prendre, quoi inventer chaque jour pour rester debout? « J’ai pas mal, j’ai pas mal, disait Nelly citant Rocky sans ironie. » Une battante cette femme, quoi qu’il en soit. Une inspiration.
La douleur des autres a quelque chose à nous apprendre de la dignité et de l’espoir.
Quand Miguel a partagé son histoire, tous ceux qui étaient là ont appris quelque chose de plus que les faits qui ont été narrés.


dimanche 24 décembre 2017

Jack est scrap 7i6/7

J’ai retrouvé Jim et Gary, les gars de l’American Indian Movement. Je leur ai dit que je voulais partir de Los Angeles, aller plus loin. Gary parlait du Minnesota, un petite ville où iI connaissaient des gens, je pourrais travailler dans un moulin qu’iI disait et je deviendrais Ie premier Maya de l’histoire à conduire une moto-neige.
0n regardait une carte sur l’ordi, et j’étais intrigué par ce gros lac dans le Nord, qui avait la forme d’un canard en vol. ​ « Le Grand lac des Esclaves, m’avait expliqué Jim. » Il connaissait. L’American Indian Movement avait été en contact avec une organisation jumelle au Canada, l’Indian Brotherhood. Des figures légendaires de l’AIM, Russel Means et Dennis Banks, étaient d’ailleurs venues épauler ses membres à Yellowknife en 1973, à l’époque de des luttes militantes contre le gazoduc. Bien des années avaient passé mais les liens n’avaient pas été rompus.
J’ai fait de San Francisco à Juneau en bateau, j’ai franchi la frontière entre l’Alaska et le Yukon en traversant le bois près de la Top of the World Highway. À Yellowknife ensuite, j’ai été pris en charge par une famille, qui est un peu devenu la mienne, et qui m’a aidé à m’adapter à cet univers complètement nouveau. Au fil des années, j’ai recommencé à travailler comme architecte, j’ai reçu la citoyenneté canadienne. Vous savez un peu le reste.J’ai jamais oublié l’annihilation sadique des miens. L’abattement et le désespoir sont longtemps revenus, épisodiquement. Mon village est disparu, les terres tout autour ont été intégrées dans le domaine d’un grand propriétaire foncier, plusieurs officiers qui avaient dirigé les massacres et les tortures sont monté en grade, ils sont devenus des personnes riches, respectées. Des modèles. D’autres bien sûr ont été mis en prison, il y a eu la Cour interaméricaine des droits de l’Homme, et tout ça, mais les tueries n’ont jamais vraiment cessé. C’est dans l’ordre du monde. Mais j’ai décidé de me tourner vers les accomplissements, pour changer les vibrations, pour la paix, pour que la beauté demeure. J’ai construit.

dimanche 17 décembre 2017

Jack est scrap 7i5/7

Sur le chantier, il reste plus debout qu’un mur de l’ancien shack à Renée, vieilles planches disparates, vernies, ornées d’un carreau. Renée entend le laisser tel quel, face au Nord, un jour, quelqu’un complétera.
Pour un dernier soir, vous vous assemblez près du feu, avec Lars, Burt et Mireille, Lesley et Florence, la jeune ethnologue. Le pêcheur et ses deux fils se sont joints à vous. C’est étrange que Miguel vous raconte chaque soir sa vie, comme une mini télé-série dont vous attendez avec impatience les péripéties. Quand un mandat d’arrêt international a été lancé contre l’ancien président de la république du Guatemala Efrain Rios Montt, un journaliste de CBC avait débusqué Miguel afin d’avoir ses commentaires, mais il en avait été fort avare. Mais maintenant il se révèle, quoi qu’il n’en dise pas tant sur ses sentiments, et que sa recette de guérison demeure sybilline. Les mots, sans doute, sont impuissants à expliquer ce processus, cette métamorphose, il faut y rajouter une intuition, une autre dimension...
Miguel ne devait passer que quelques mois en Californie. Les gars du AIM lui avaient trouvé un boulot de plongeur au noir dans un resto d’Hollywood.
- J’étais comme un zombie. Je travaillais, puis je retournais dans ma petite chambre, où je restais étendu des heures, à ressasser ma peine, ne m’en échappant que pour écouter les sons et les voix des chambres voisines. J’étais sur un point de bascule entre le néant et la paix. Pas la paix tout de suite, il faudrait d’abord accepter, mais elle s’esquissait, ça pouvait être possible. Je commençais à prendre conscience de ce carrefour. Mais je savais pas vraiment ce que je pouvais faire pour me donner un élan vers la vie, comment agir pour y accéder, alors que c’était si facile de me laisser happer à tout jamais par le cauchemar. Je me jetais à corps perdu dans les tâches les plus anodines comme sur une planche de salut, la vaisselle ou même respirer, en taisant méthodiquement tous mes sentiments, la voix de ma conscience, ça faisait un tampon avec mon malheur. C’était comme des jours fériés un congé de réalité pour me reconstituer.
Évidemment, il y a plein de Latinos en Californie. Au garage en face de ma maison de chambres, un des mécanos était un Latino. Ça me donnait le sentiment d’être en terre connue mais c’était aussi inquiétant. Je n’étais pas si important que les Kaibiles me recherchent mais même si loin du Guatemala, je pouvais tomber sur l’un d’eux par hasard, et j’étais un témoin gênant. Déjà à cette époque, les têtes dirigeantes cherchaient à éliminer des soldats qui avaient participé à des opérations et pouvaient les incriminer. Plusieurs avaient fui. Un sergent-major qui avait assassiné une activiste a été arrêté en Californie pendant que j’y étais aussi, et il a été déporté au Guatemala pour y être jugé.  J’ai décidé de partir plus loin encore, pour être à l’abri, pour mieux revivre aussi. À l’abri, je ne le serais jamais vraiment. D’ailleurs en 2011, la police a arrêté un Kaibile à Lethbridge en Alberta. Il s’appelait Jorge Vinicio Sosa Orantes et il avait été un des officiers qui avait commandé le carnage de Las Dos Erres, où 200 personnes avaient été massacrées, des femmes violées, des enfants assassinés à coup de marteau sur la tête. Le gars avait ouvert une école de karaté à Lethbridge.

samedi 9 décembre 2017

Votre appel est important pour nous (Jack, note du rédacteur )

Il me reste plus que quelques 3000 mots pour finir cette histoire commencée en 2014. 
Les mots sont déjà là, manque plus qu'à les remplacer et les marier entre eux, à tout le moins civilement.
Merci de votre compréhension


samedi 2 décembre 2017

Jack est scrap 7i4/7

- Les jours où on avait marché dans la jungle et fui les Jaguars, j’étais une bête affolée en mode de survie. Quand on est arrivés au camp de réfugiés, au Chiapas, au coeur d’un millier de tentes, il fallait encore lutter tout de même, mais on avait beaucoup de temps pour penser, trop.
Ce jour où ma vie a basculé m’est revenu en pleine face comme un coup de massue. Ces choses atroces qu’ils avaient fait à ma femme et ma fille, cette tuerie malade, insensée, un carnage..
Ici, Miguel s’est arrêté de parler, le temps de retrouver un peu de calme.
- Je voulais me venger, je voulais me laisser mourir, je voulais tout et plus rien en même temps. Parfois j’étais prostré durant des heures, à d’autres moments une rage immense m’habitait. Alors qu’on faisait la file pour un repas, j’ai failli défigurer avec une roche un gars qui s’était faufilé devant moi. Pour quoi ? Pour peu. Mais la violence, c’est contagieux.
J’avais plus de famille, plus de village, plus de travail, plus vraiment de pays. On pouvait difficilement retourner au Guatemala et même au Chiapas, on n’était pas en sécurité. Le gouvernement voulait effacer toute trace des massacres et cherchait les survivants. À deux reprises, des commandos kabiles se sont introduits dans le camps et ont assassiné des gens.
On nous a déménagés plus à l’ouest, vers le Pacifique, dans l’état du Michoacan. Eduardo était encore avec moi. Quand j’en suis reparti, j’ai su que les choses avaient bien tourné pour certains réfugiés. Ils avaient défriché des terres, leur travail avait été reconnu, ils s’étaient intégrés à la population mexicaine.
Mais à l’époque, il y avait de la suspicion dans le camp, de la peur et de la résignation. On disait que de pseudo-passeurs de frontières étaient en réalité des Kabiles qui assassinnaient les réfugiés, et c’était possible. Des gens disparassaient du jour au lendemain, peut-être qu’ils partaient par eux-mêmes, comment aurait-on pu savoir ce qui leur était arrivé ? Tout était tellement chaotique.
Ça faisait quelques mois qu’on étaient au Michoacan quand des gars de l’American Indian Movement, le groupe d’activistes des années 70, se sont inflitrés dans le camp. C’était vraiment des coriaces et des survivants ces gars-là, des chanceux aussi peut-être. La plupart des gens du AIM étaient morts ou prison.
Mais eux, Jim, Gary et Don, ils avaient pas décroché. Ils étaient venus voir comment ça se passait dans les camps de réfugiés. Ils faisaient des trucss absolument incroyables ; ils avaient plein de contacts et n’avaient peur de rien.Eduardo, moi et quelques autres, on a appris à leur faire confiance et on a sympathisé. J’étais architecte, j’aurais peut-être pu refaire ma vie au Mexique, mais avec les autres, avec les gars du AIM, on a quitté le Michoacan et on est entrés clandestinement en Californie.

dimanche 26 novembre 2017

Jack est scrap 7i3/7

Nous, on a les mottons, la gorge nouée, on est révoltés, on pourrait tuer ces salauds qui ont fait ça à notre chum, un gars tellement fin, qui a jamais fait de mal à personne.
- Moins de 10 minutes plus tard, on nous a emmenés dans l’église pour sortir les derniers corps. Dans le tas, il y avait ceux de ma femme, de ma fille et de ma mère. Je vais pas vous raconter les détails, à vous et à moi, mais je peux vous dire que les soldats, ils m’auraient pas tellement pu aller plus loin dans la violence. Ça m’a fait comme une décharge électrique dans le corps et je suis tombé à genoux. Un des autre Mayas qui avait été arrêté au barrage avec moi m’a aidé à me relever. J’avais tout le corps qui tremblait. Lui et moi, on a sorti le corps de ma fille de l’église pour le transporter jusqu’au charnier. Je me disais : « Je prends une pelle et je frappe les soldats jusqu’à ce qu’ils me tuent. »
On allait verser le corps de ma Lisandra sur les autres quand un bulldozer est arrivé de l’autre côté du village. Tous les soldats se sont dirigés dans cette direction, en nous oubliant, l’autre Maya, Eduardo, et moi.
Quand il a vu ça, qu’on avait un moment qui reviendrait jamais, il m’a pris par le bras et m’a entraîné vers la jungle. On a couru durant des heures, on s’arrêtait juste pour épier d’éventuels poursuivants. On courait vraiment vite, tu sais, et j’étais un sacré bon coureur même j’avais la terreur et la folie qui me consumaient, et l’autre gars, Eduardo, il avait des ailes. J’ai jamais si les Jaguars nous ont cherché ou s’ils ont laissé tomber. Ils connaissaient pas tant cette région, malgré leurs cartes, malgrés les Ixils qui étaient avec eux.
Le lendemain, après une nuit à se cacher, des membres d’une Comunidades de plobacion en resistancia, une Communauté de population en résistance, nous ont trouvés.
- C’est quoi, a demandé Mireille ?- C’était des groupes qui avaient refusé d’être enrôlé dans la milice ou l’armée. Ils vivaient de manière nomade dans la forêt, toujours en déplacement. Même pas des guérilleros, juste des gens qui voulaient la paix.Ils nous ont soignés et protégés. Ils nous ont amenés à un autre groupe plus au nord et de fil en aiguille, nous avons traversé la frontière du Mexique à pieds, on a continué jusqu’à un camp de réfugiés comme il y en avait plusieurs à l’époque. À un moment donné, il y avait 150 000 guatémaltèques dans des camps mexicains. Mais même là, l’armée guatémaltèque traversait parfois la frontière et kidnappait des gens, à tel point que le gouvernement du Mexique a déménagé les camps plus au Nord.