jeudi 12 janvier 2017

Jack est scrap 6x4/7


Miguel et moi nous rejoignons Lars, George et Martha dans la section des archives, le tambour, de Pise finalement. Comme dans l’autre partie en forme de tipi, il s’agit d’une aire ouverte dotée de mezzanines, avec un escalier longeant le mur. Au plafond, un magnifique vitrail reproduisant une aquarelle d’Alex Janvier intitulée Timeless Jesus. Comment cela peut-il être de l’art abstrait quand tant de figures s’y esquissent, tant de paysages s’y profilent, les premières parties prenantes des seconds ?

Le rez-de-chaussée est bancal, on dirait le pont d’un navire en train de sombrer au fond de l’océan, sauf qu’ici, l’eau jaillit d’un sol qui n’avait pas dégelé depuis des millénaires. Comme le plancher penche abruptement vers la route, il a fallu délester une partie des étagères de leur contenu et on l’a empilé pêle-mêle, livres, rubans magnétiques, manuscrits, tout le bazar, dans des boîtes et par-dessus, du côté de la rivière.

Miguel nous dirige vers le second étage, dont l’espace est divisé en hémicycles, l’un salle de classe, l’autre espace de travail où deux adolescentes s’affairent à numériser le contenu de bobines magnétiques. « Ici, dit fièrement le Maya, ses yeux noirs brillants, on a participé à la création de la fonte qui a servi à écrire en langues dénés sur les ordis. Ça a été depuis remplacé par le système Unicode mais c’était le début. C’est ici aussi qu’est logé le serveur pour les cours à distance. »

Les ados sortent comme nous nous assoyons. Tous sont tournés vers Lars et sa petite pile de papiers, dont on devine l’importance. « J’ai vérifié, dit-il, les résultats de l’imagerie des échantillons et j’en arrive aux mêmes conclusions que la firme qui a été engagée. Selon l’endroit où on se trouve sous le bâtiment, il y a entre deux et quatre mètres de pergélisol susceptible de dégeler. C’est sous la bibliothèque que la couche est la plus épaisse. »

« Selon la profondeur, le pourcentage de glace dans le sol varie entre 30 et 60 %. En gros, ça signifie que le sol va disparaître en bien trop grande quantité sous le bâtiment pour que celui-ci reste debout. Pas cette année, pas dans deux ans, mais ça arrivera j’en suis convaincu. »

Tous se taisent un temps. On regarde Martha, grave, cligner des yeux derrière les lunettes qu’elle met rarement, où se reflète les lumières de la pièce. La Déné Yatié Kué, c’est un rêve qu’elle aussi a défendu, porté, investi. Et son frère, le con, avec ses analyses géologiques préliminaires sur le site, assurant que c’était sans problèmes. On l’a pas trop revu depuis que le bâtiment s’est mis à s’enfoncer, le bouffon de l’Ordre des ingénieurs de l’Alberta. Mais la tache reste dans le dossier de Martha et elle peine à se pardonner.

La chef de la communauté de Yenihwho interroge Lars, le boulanger bourru de Yellowknife qui fut autrefois un des plus grands spécialistes du pergélisol :« Quels sont nos choix ? »

-En gros, il y a deux choix. On pourrait décider de stimuler la conservation du froid en installant des thermosyphons pour évacuer la chaleur. Mais ça ne vas pas redresser le tambour. L’alternative, c’est d’enlever carrément la couche de pergélisol et de la remplacer par un sol granulaire stable. Il faudra soutenir le bâtiment durant toute la durée des travaux, qui vont nécessiter une grosse machinerie et faire un boucan d’enfer. Personne pourra continuer à bosser ou à vivre ici pendant un temps. Mais c’est ce qu’il y a de plus sécuritaire. Les bâtiments ne bougeront pas d’ici l’été, ça nous laisse donc sept ou huit mois pour mettre ça au point.

- Ça coûterait combien ?

Lars fouille dans ses papiers et tend une feuille à Martha : « Voilà le devis. Environ 400 000$. On peut dénicher des subventions au gouvernement du Nord-Ouest et surtout au fédéral, au ministère des Transports. Il nous resterait peut-être à trouver entre le tiers et le quart de l’argent. C’est faisable. »

- D’accord. Je soumettrai le dossier à la réunion du Conseil de bande la semaine prochaine et je t’en ferai part. Miguel, ça serait bien que tu y sois.

Miguel opine de la tête. Tous se lèvent.

Dans le pick-up, sur le chemin du retour, je demande où on a bien pu trouver l’argent pour construire ici un un tel bâtiment. À l’arrière, Lars se tourne légèrement vers George mais celui-ci n’a cure de répondre et retourne à sa rêverie, le visage tourné vers le Dehcho gris vert.

« Miguel, consent Lars à expliquer, avait un excellent salaire dans un bureau d’architecte à Yellowknife. Il a donné une grosse partie de ses économies pour financer le Mike’s. Et puis il est un survivant des massacres de Mayas Ixil par l’armée guatémaltèque. Il a reçu un dédommagement du gouvernement, par le biais du Programme National de Compensation. Cet argent-là aussi est allé au Mike’s. »

-Mais comment un Maya s’est-il ramassé ici ?

Cette fois, c’est George qui répond: « Des anciens membres de l’American Indian Movement l’ont sorti du Guatemala et l’ont emmené en Californie. Ensuite, avec l’Indian Brotherhood, ils lui ont fait traverser les frontières jusqu’ici. »

*** 

mardi 20 décembre 2016

Jack est scrap 6x3/7


C’est cet héritage, la collection personnelle d’un original, que Miguel avait repris et magnifié. Des 33 tours, des cassettes bourrées de segments d’émission de radio, il avait même une cartouche 8 pistes avec des chansons de Noël en langues autochtones, il avait même, il faut le souligner, deux cylindres de gramophone où on entendait chanter et prier le prophète Ereya.
Mike avait fait une crise cardiaque voilà dix ans, on l’avait hospitalisé à Hay River, quelques 360 kilomètres au sud-est. Mais ses valves avaient continué à se détériorer, il y avait eu infection, et on avait dû transférer Mike au Royal Alexandra d’Edmonton. C’est de là-bas qu’il est parti, une nuit, dans l’impuissance des tubes et des machines, à ses cotés Miguel et une sœur cadette qu’il n’avait pas vue depuis 12 ans.
La mort de Mike fut une épine de plus dans la couronne de marde de Miguel, un pénultième tourment dans une vie qui n’en avait pourtant pas manqué, à un point que les mots peinent à le dire. À Yenhiwho, on l’inspectait du coin de l’oeil, on s’en informait à mi-mots. Miguel allait-il exploser ?
Nul, hormis Martha sans doute, ne sut comment Miguel vécut la disparition de son meilleur ami, de celui qui l’avait grandement aidé à renaître au Nord. Mais il décida de perpétuer et de magnifier la passion de Mike pour les langues athapascanes.
Miguel m’offre de visiter le bâtiment pendant que Martha, George et Lars, qui n’en sont pas à leur premier passage, inspectent la partie du Dene Yatié Kué qui contient les archives et dont la forme rappelle un tambour.
- C’en est un, me répond Miguel avec son drôle d’accent, lorsque je lui mentionne l’analogie.
Nous pénétrons à l’intérieur de l’autre partie, qui est également circulaire à la base, mais se termine en cône, comme un tipi, avec, au sommet, un vaste puit de lumière en vitrail bleuté. L’intérieur est une aire ouverte dont les étages supérieurs sont bordés par des mezzanines. Au premier, le corridor circulaire conduit à quatre chambres possédant chacune son mini-balcon, avec une vue impeccable sur la K’edeli et même, dans un cas sur le Mackenzie.
-C’est magnifique, Miguel.
- J’ai eu la chance de travailler sur des beaux projets dans ma vie, mais celui-là est particulier.
-T’as participé à ça ?
-J’ai dessiné les plans en m’inspirant de l’architecture inuite et dénée. Elles sont primitives mais euh... (il cherche ses mots) sophistiquées… cohérentes avec l’environnement. Parfaites.
- C’est tellement impressionnant de voir ici un bâtiment si somptueux, c’est comme un genre de temple au milieu d’un taudis.
Miguel sourit en me prenant par l’épaule, m’emmenant au rez-de-chaussée, près du poêle à bois dont le tuyau grimpe jusqu’au puit de lumière. « Un temple, concède-t-il, rapprochant se mains du feu, mais ouvert à tous. Et il faut qu’il le soit, parce qu’on a mis ici une petite fortune. Les contracteurs ne voulaient même pas nous soumettre d’estimé ; ils n’avaient jamais construit de maison de ce type alors ils ne savaient pas combien ça allait leur coûter. Alors c'est un temple accessible. On a des archives et des outils pour la survivance des langues mais on a aussi des chambres pour héberger des enfants qui vivent des épisodes difficiles. »

mardi 13 décembre 2016

Jack est scrap 6x2/7



On débarque du pick up, Martha, Lars, et George et moi. Quelques enfants qui se chamaillaient se précipitent vers Martha. C’est la première fois que je vois de près la Maison des langues dénées, la Dene Yatié Kué, dirigée par Miguel Caba. Aussi impressionnant qu’il soit, le bâtiment pourrait avoir poussé là tellement son stucco gris aux reflets violets s’harmonise avec la colline rocheuse d’où il a jailli, à ses mousses séchées.
Il n’y a que les étrangers et les universitaires, les premiers se confondant la plupart du temps avec les seconds, qui nomment Dene Yatié Kué la Dene Yatié Kué. Le nom utilisé par les gens de la communauté s’avère vachement moins, disons, somptueux : Mike’s. Ou avec un supplément d’ironie kitsch: le Mikorama.
Mike’s à la puissance deux. Parce que le Maya Ixil guatémaltèque ici, personne l’appelle Miguel, hormis quelques étrangers et universitaires. C’est Mike. Et parce qu’ici se trouvait jadis la maison de Mike Croft, qui a accueilli Miguel, magané, meurtri, à son retour de Yellowknife, où il avait travaillé dans un cabinet d’architectes.
Mike – Croft - avait pas beaucoup de dents et encore moins d’années de scolarité mais c’était un homme curieux, observateur et pleine de ressources. Il avait été guide pour des chasseurs, des pêcheurs et des scientifiques, avait servi dans les Rangers où il avait développé une passion pour les télécommunications. Cycliquement, le bureau de poste recevait pour lui des bouquins obscurs qu’il commandait du Sud (lire Edmonton) sur la botanique, la minéralogie, les ondes courtes.
Mais s’il avait eu une passion, ça avait été la musique. Lui-même fut un chanteur plutôt déplorable dont les prestations épisodiques dans les soirées de la communauté généraient chez les spectateurs des rictus perplexes et des gloussements nerveux.Au-delà de sa pratique, et en cela démontrant sa fierté d’être Indien (c’est comme ça qu’on appelait ça avant), il avait commencé une collection d’enregistrements dans les différentes langues athapascanes, en navajo même, en chiricahua, en apache, 
en tagish, en gwich’in, en babine...

mardi 6 décembre 2016

Le retour du burgul perplexe à crête flasque

situationCe majestueux palmipède qu'est le bulgure perplexe à crête flasque était disparu de la région depuis plus de deux décennies. Canal Sutton a dépêché à Sutton Ninon Sioui et Florelle Gauld pour faire le point sur la situation.

mercredi 9 novembre 2016

Jésus vs l'herbe a poux

- A vos souhaits lui dit le bon larron.
C'était la troisième fois que Jésus éternuait.Il ne pouvait même pas se moucher.
Au moins, les Romains sous lui avaient leur casque pour se protéger.
Cette pensée le consola.

jeudi 3 novembre 2016

Jack est scrap 6x1/7

«On nous a pris la terre, l’air et l’eau.  Il doit finir le temps du crime. Rendez ce qui a été volé. Redonnez-nous nos ancêtres. »
C’est dans le Mackenzie News ce matin, signé The Crow, toujours. Au garage surchauffé où un grand Terre-neuvien ajuste le carburateur de notre pickup, on discute de la nouvelle. Étonnamment, y a pas d’Indiens parmi nous ; ça se sent.
- Le Crow va trop loin, dit l’aide-mécanicien.
- Pense à la famille de ce chasseur, rajoute la gérante de l’hôtel, qui attend son tour pour les réparations. C’est pas de leur faute. Des fois les Indiens, je me demande pendant combien d’années il va falloir payer parce qu’on est venus en Amérique. Ça devra finir un jour !
- T’en penses quoi, Stan ?
Le garagiste s’essuie les mains à un chiffon. « T’sais, c’qui est dans ma cour à scrap, c’t’à moé. Faque emmène pas mes pièces ailleurs. C’ est pareil pour les Indiens, les Africains ou n’importe qui. »
De l’éthique mécanique appliquée aux principes généraux régissant l’univers.
L’article du Mackenzie News poursuit en citant les autorités du Smithsonian. La porte-parole, Flora Prentice, dit qu’elle est elle-même d’origine autochtone et qu’elle peut comprendre les sentiments qui animent le Crow, mais que les artéfacts ayant appartenu au prophète Ereya seront beaucoup mieux préservés au Smithsonian que n’importe où ailleurs, et qu’il n’est de toute façon pas dans la politique de l’institution de se rendre complice d’un acte illégal.
De son côté, la femme du défunt, Tracy Black, implore le Crow. « Mon mari, la cite-t-on, n’était qu’un simple homme d’affaires amateur de pêcheur, qui n’avait rien à voir avec ce qui est arrivé aux biens de cet autochtone. D’ailleurs, Chester n’avait jamais mis un pied au musée de toute sa vie. »
- Vous allez voir, dit la gérante. Ça va finir que l’Armée va fouiller les réserves de fond en combes.

«Une réserve, répète Lars... Ça te ferait du bien, Sandy. »

vendredi 28 octobre 2016

Jack est scrap 6x/7

Objet : Frida et nous

Jack
Ça m’a fait du bien d’entendre ta voix aujourd’hui.
La Cour Suprême doit faire connaître son jugement d’une semaine à l’autre sur la reconnaissance des droits des Métis. Ça parle beaucoup de ça autour de moi. Les Métis… j’y crois pas trop et puis ils ont poignardé dans le dos les Indiens non inscrits il y a quelques années. Et, comme s’il n’y avait pas déjà assez de confusion dans ce dossier, au Manitoba vers le milieu du XIXe siècle, des Cris ont demandé – et reçu- le statut de Métis, ce qui leur permettait de recevoir un meilleur traitement de la part des autorités et d’échapper à la famine qui sévissait.
Je suis un peu dégueu. Je dors avec ton tisheurt (le Frida Kahlo) depuis une semaine.
Tu t’ennuies-tu de moi ?
Nelly

Objet :re Frida et nous

Madame Innue
Je ne connais pas ni l’ethnogénèse du ou des peuple(s) métis d’Amérique du Nord ni la valeur de leurs revendications et de leurs démarches… C’est clair que sur un plan purement imaginaire, archétypal, cette espèce de fusion entre deux peuples, parée du symbole de l’infini, est une réconciliation bien commode et séduisante.
J’ai de la misère à imaginer qu’il n’y a que deux semaines que tu es repartie. Ça ressemble plutôt à trois trillions d’années. Je me sens comme déséquilibré. T’es pas là, mais j’ai chaud dans le ventre. Tu te dessines aussi dans l’ absence. Ça met en perspective ton apparition météorique dans mon ciel.

Jack