samedi 4 novembre 2017

Jack est scrap 7h1/7

Dans les journaux en juillet, un encart publicitaire avise Jane Doe qu’elle a deux semaines pour déloger sa cabane de Mink Island, qui est une terre gouvernementale ténoise, autrement ladite cabane sera détruite.
Jane Doe est un terme générique utilisé pour désigner une personne non identifiée. Le vrai nom de la Jane Doe à évincer, dans le cas présent, est Renée Olive. Elle vient de Champagne et est arrivée aux Territoires du Nord-Ouest au milieu des années 80. Maçonnerie, horlogerie, peinture, soudure, elle faisait à peu près n’importe quoi de ses mains à peu près n’importe quoi de ses mains et était la personne de confiance des organismes francophones de la capitale, notamment.
Renée fréquentait un activiste syndical et environnementaliste qui aspirait à devenir député -et le devint ultérieurement, à Yellowknife North – quand la nouvelle sortit. En France dans les années 80, Renée avait été mêlée à des actes de terrorisme du groupe Action Directe, responsable d’attentats à la bombe, de braquages, de tentatives d’enlèvements. Fin 2010, certains des membres d’Action Directe étaient toujours emprisonnés.
Renée avait, elle, fait un an de prison. Elle était encore en liberté surveillée quand elle s’était barrée au Canada, rompant ainsi ses conditions. On a jamais trop su ce qu’elle avait fait exactement, elle, elle n’en parlait jamais, sinon à des amis intimes, qui ne le répétaient pas. À Yellowknife, certains prétendaient qu’elle avait fabriqué des bombes, d’autres qu’elle n’avait été qu’une victime collatérale, coupable par association. Une troisième rumeur courait comme quoi elle avait dénoncé ses petits camarades et avait ensuite dû fuir leur vengeance.
Quoi qu’il en soit, un jour, le gouvernement canadien s’était rendu compte qu’il avait laissé entrer en son sein si pur une colombe pas si blanche, et Renée avait été expulsée du pays manu militari direction l’Hexagone, ça avait fait les manchettes des journaux locaux. Et locos.
Ultimement Renée, on ne sait comment, elle avait pu revenir aux Territoires. Mais elle avait été globalement ostracisée, désormais, ses services étaient rarement requis. Son amoureux, officiellement du moins, lui avait aussi tourné le dos.
Elle gagnait son argent en fabriquant des bijoux pour les touristes. Elle vivait un peu à l’écart de la communauté, dans son shack sur Mink Island, qu’elle avait pour l’occasion revampé façon quatre saisons.
Un samedi matin bien trop tôt, vous êtes partis l’aider à mettre un terme à son squat sur la terre du gouvernement ténois, qui avait été auparavant une terre de la Couronne. T’es dans la première chaloupe avec Lars et Renée ; la seconde appartient à Lesley, un gars des Idiots Imbuvables qui travaille dans une mine et revient à Yellow à toutes les deux semaines. Miguel et un jeune ethnologue sont avec lui. Vous avez apporté des tentes, de la bouffe et des outils pour défaire la cabane de Renée et la remonter sur une autre île plus loin.Le manque de sommeil fait rapidement place à la douce euphorie de fendre l’eau dans le soleil et le vent, de rebondir sur les vagues.

mercredi 1 novembre 2017

Granozilla contre Zombhillbillies

Dans l’épisode précédent, intitulé La malédiction des hommes-lasagnes, un dentiste hipster échappait un poil de barbe radioactif dans le plombage d’une cliente, qui se mettait à capter des épisodes non encore tournés de District 31

Le nouvel épisode s’intitule Granozilla contre Zombhillbillies.

Un soir d’octobre, un couple innocent de Blainville fait du vélo sur Ie Chemin Aldebrooke avec Ieur enfant de 8 ans, Frédéric-François
Soudain, Frédéric-François a une crise identitaire terrifiante: il se demande si son moi profond est déterminé par son milieu social ou son hérédité. Mais il ne peut pas savoir parce qu’il a été élevé par ses propres géniteurs.
Il décide donc de se faire adopter pour être en mesure de différencier l’inné de l’acquis. Et il va demander une subvention au Conseil des Arts du Canada pour diffuser son adoption en streaming sur Internet, épousant ainsi la vision de Mélanie Joly pour les industries créatives dans un monde numérique.
Profitant donc que ses parent discutent du pourcentage de gras de leur barre tendre au quinoa, Frédéric- François court vers une maison et y entre sans frapper.
Voix
-Oh the nice little boy!
Cri d’horreur! Les parents de Frédéric-François ne le reverront jamais et adopteront un teckel à poil court pour le remplacer, prenant des cours d’aquarelle la fin de semaine.
Frédéric-François vient de tomber dans les griffes de Betty Farmer, une zombhillillies descendante des Loyalistes. Ses ancêtres ont quitté les États-Unis parce qu’ils voulaient continuer à abuser de leurs esclaves et les obliger à travailler pendant qu’eux jouaient du banjo. Depuis, ils se reproduisent de père en fils. Plus consanguin que ça, tu te clones. Ils votent pour le parti Conservateur même quand aucun candidat ne se présente. Ils ignorent que le Haut et le Bas Canada ont été fusionnés.
Le années passent. Frédéric-François a 13 ans. Ses parents l’appellent Fred. Il va chercher son courrier en skidou même l’été, même si sa boîte à malle est à 5 mètres de la maison. Il mange des pogos pour déjeuner. L’été au Lac Brome, il pêche à la dynamite.
Un premier juillet, c’est la Fête du Canada. Fred est complètement assoiffé et n’a plus de bière dans son skidoo. En désespoir de cause, il s’arrête à la source d’eau potable de Sutton, pas loin de la Légion. Il se remplit d’eau une vieille canette de Budweiser pleine de mégots….
Cri d’horreur
Et tombe sans connaissance.
Un groupe de féministes a empoisonné la source d’eau potable de Sutton avec du komboucha. Quand Fred se réveille, il ne se souvient plus ni de l’acquis ni de l’inné. Comme d’autres hommes innocents, il est maintenant prisonnier du groupe les Mères de l’Enfer, qui veulent prendre le pouvoir dans Brome Missisquoi. Des combats sanglants les opposent aux zombhillbillies. Heureusement, elles jouissent de l’appui d’un groupe de motards végétaliens, les Grano-Davidson.
Fred a été rebaptisé Fleur de défécation par les Mères de l’Enfer. Elles le maintiennent dans un état de servitude holistique en trempant son pogo dans de la verveine tous les matins.
La semaine, non seulement on le force à travailler dans une ferme biologique mais… on l’oblige à manger des légumes. Pis lui, le biologique, il digère pas, y a été élevé à manger des aliments certifiés non biologiques. Pis les affaires équitables, c’est encore pire, ça lui irrite le colon pis ça lui donne la diarrhée.
La fin de semaine, Fleur de Défécation est obligé de danser dans une coopérative de gogo-boys multigénérationnelle sur de la musique bizarre.
Les années passent, les Féministes continuent à ravager la région. Elles posent des dos d’âne partout, jusque sur la 10, elle sabotent l’économie.
Parfois, les Zombhillbillies remportent des victoires. Ils réussissent à sculpter l’effigie du Colonel Sanders dans le Round Top. Ils limitent le droit de vote à ceux qui sont consanguins depuis au moins 5 générations.
Un soir sous l’effet de la verveine, Fleur de Défécation est accroché à son poteau sur le stage, tout nu, en train de danser sur un enregistrement de vagues de l’Océan Pacifique, au coucher du soleil du Solstice d’été. Quand les cochonneries en plastique viennent s’échouer sur la plage, Fleur donne un p’tit coup de bassin, le public entre en extase.
- Frédéric-François!!!!
Tout d’un coup, y a un cri dans la salle. La mère de Frédéric-François était venue à Sutton pour prendre un atelier sur la résolution de conflit par la peinture de gazon à l’aquarelle. Elle vient de reconnaître son fils parce qu’il avait une marque de naissance en forme de bungalow sur la fesse gauche. Elle se précipite sur le stage pour serrer son fils dans ses bras.
- Fred!
Tout d’un coup, un autre cri retentit dans la salle. Betty Farmer, déguisée en chevreuil, était venue voir le show. Elle adore la danse. Elle n’a pas vu Fred, son fils adoptif, depuis 10 ans, mais elle le reconnaît parce qu’elle lui avait tatouer le logo des Townshippers sur son inconscient collectif.
Elle se précipite sur le stage pour serrer son fils dans ses bras.
Mais la chef des Féministes, Mom Boucher, intervient pour sauver son gagne-pain. Sur le stage, les 3 femmes tirent chacune de leur bord Frédéric-François Fred Fleur de Défécation. Ses deux bras et ses testicules sont arrachés. Il meurt dans d’atroces souffrances, alors que ses hurlements couvrent le bruit des vagues du Pacifique pendant que le soleil se couche sur Hawaï.
Le pauvre martyr de la guerre entre Granozila et Zombhillbillies ne saura jamais si son moi profond était déterminé par l’acquis ou l’inné.
Ses morceaux sont enterrés dans trois cimetières différents. À la pleine lune parfois, la terre remue sous les pierres tombales. Les morceaux du sortent du sol et rampent l’un vers l’autre. Ils cherchent à se reconnecter. Malheur à qui se trouve entre eux.



mercredi 18 octobre 2017

Jack est scrap 7g3/7

- Ben en fin de compte, j’irai plus tard, je vais attendre un peu que Burt soit guéri. Comme ça, il pourra venir avec moi.
Vous êtes tous un peu surpris de la réponse de Mireille. C’est fou comme les fous sont parfois sages. Étrange comme les drames peuvent nourrir la grandeur des âmes. George arbore un grand, profond sourire ; Burt après tout, c’est son poulain, son filleul. Ça le rassure que Mireille abandonne sa quête aux chimères pour prendre soin de lui.
« Quand… quand... je... je serai… absenté, le lynx dans la baklava défenestré castor.
« Je crois, décode Mireille, que Burt veut dire que ça lui fait plaisir que je reste avec lui. »

- C’est ça qu’on avait compris, dit Lars.

vendredi 13 octobre 2017

Jack est scrap 7g2/7

Les oiseaux et les insectes qui s’étaient tus, les monolithes qui penchaient… le lac littéralement tombé...
Les yeux de Burt brillent, il ne perd pas une goutte du récit. Mireille, elle, a la lippe tour à tour pendante et tremblante, mordue.
George finit son histoire, passant sous silence le fait que tu dormais quan le monde muait. Quelques secondes, tous se taisent. Burt secoue la tête lentement, arborant un air rêveur. On pourrait supposer qu’il essaie d’appréhender le phénomène dans sa globalité, de sonder ses aboutissements potentiels ou inexorables. Un sentiment océanique. Waterworld. Raz-de-marée. Les côtes du monde englouties. La population décimée. Dennis Hopper en pirate.
- Conrad à sec déjà demain dans le noir.
Les mots de Burt ne font de sens pour personne évidemment, sauf pour Mireille, évidemment, qui vous explique ce qu’il a voulu dire par une proposition encore plus sibylline, sinon tordue.
Le regard de Burt se porte sur le côté. C’est que pendant que Mireille vous décodait le nouveau langage burtien transcortical, une frêle et silencieuse silhouette s’est glissée derrière vous. C’est Miguel, le Maya de la Dene Yatié Kué, ses cheveux si longs, fins et noirs noués derrière la tête.
Encore un autre qui revient à Yellow. Décidément.
George demande à Mireille si elle va aller à Lynx City.

jeudi 12 octobre 2017

Jack est scrap 7g/7

C’est dans ce contexte que vous quittez Yeniwho pour retourner à Yellow. Ça te soulage infiniment de laisser derrière toi le village et ses souvenirs amers, même si tu sais bien que le véritable changement doit venir de l’intérieur. Enfin, c’est ce qu’on dit dans les magazines de croissance personnelle.
Et puis c’est vrai que proscrire tous les endroits liés à de mauvais souvenirs équivaudrait à une politique de la terre brûlée, un no man’s land en croissance continue. Il te resterait nulle part à aller. CQFD : Mieux vaut se fabriquer de beaux souvenirs.
Lars doit aussi être content de retourner à sa boulangerie. Ses capacités sociales ont des limites. Les gens l’inspirent, il les aiment, mais sa sérénité a des impératifs, ses démons ont besoin de soins réguliers pour être contenus.
Pour George, c’est simplement une escale ; ii est venu visiter sa fille, qui bosse au Tree of Peace, visiter Burt bien sûr, puis il repartira vers Inuvik participer à la formation du personnel du programme de réhabilitation on the land.
Après son arrêt cérébrovasculaire, Burt avait été transporté d’urgence à l’Hôpital Stanton. Il aura des séquelles permanentes au cerveau. Il est là, au 8e étage, quand vous allez le voir, Mireille à son chevet, livide. Vous avez l’air con, empêtrés dans vos sentiments et leur impuissance, dans une pièce trop petite pour votre groupe.
Mais Burt vous sourit. Ça a l’air de lui faire un peu mal, il est pâle, assis dans son lit, mais vous sourit.
- Je écrasement… la porte noire… non pas ça...
Après ces mots bizarres, il esquisse une mine surprise puis rit en faisant un geste d’impuissance.
L’infirmière entre dans la pièce et fait prendre quelques médicaments à Burt. Josée, acadienne mais originaire du Rwanda, grande et athlétique avec des dreads. Elle a pris l’habitude de s’exprimer en français avec Mireille, qu’elle materne un peu même si elle a la moitié de son âge.
Mais c’est l’anglais que Josée utilise pour nous expliquer ce qui est arrivé à Burt. Dans le canot avec Mireille, il a eu un accident vasculaire cérébral. Un hématome intra-cérébral s’est formé. Burt a des troubles de l’équilibre, des maux de tête. « Il fait de l’aphasie transcorticale motrice, explique Josée ; il a de la misère à trouver ses mots, souvent ce sont d’autres qui viennent. Mais il s’en rend compte. Il reviendra probablement jamais comme il était. Mais jusqu’à quel point il peut récupérer ? Même les plus grands spécialistes sauraient pas te le dire. »
Mireille est aux petits soins avec Burt ; dans une tasse, elle lui verse de l’eau bouillante sur un petit tas de branchages bouetteux, un truc un peu répugnant qu’il accepte sans rechigner sous vos yeux ébahis, avec un hochement de tête pour la remercier.
Puis, il lui serre l’avant-bras en lui jetant un regard appuyé.
- Ah oui, dit Mireille, Burt veut absolument que vous lui racontiez l’épisode du lac Gamlin.
C’est George qui vous transporte dans cette nuit plutôt claire et pas si lointaine où la falaise s’est affaissée et le lac vidé. Généralement peu loquace, le gars est néanmoins un conteur habile et inspiré. Il a aussi, il faut bien le dire, un sujet en or, qu’il avait refusé de partager avec les médias.

George prend son temps à raconter son histoire. Il sait fort bien qu’elle captive Burt, et que durant qu’elle se déploie, il oublie son affliction. Vous êtes d’ailleurs tous pendus à ses lèvres, même l’Africo-Acadienne, qui n’arrive pas à quitter la pièce.  

mardi 12 septembre 2017

Jack est scrap 7f3\7

Vous saviez que vous veniez d’assister à quelque chose de terrible et d’exceptionnel. Bien sûr tout au long de l’étude, vous aviez eu les signes dans la face, les collines qui s’affaissaient et muaient en marécages, les animaux désorientés… Et puis après tout, Lars était un scientifique de haut calibre. Mais là, la transformation en cour était encore plus tangible, viscérale tragique. Comme si l’Apocalypse vous postillonnait dans la figure.
C’est un peu comme des survivants que vous revenez au village. Toi effondré, Lars discourant sur l’histoire climatique de la Terre, la vigne qui poussait jadis au Groendland, l’hiver volcanique de 1883…, George affichant une attitude étonnamment sereine ; peut-être croit-il que la cata en cours va coïncider et même générer une ère nouvelle et plus favorable pour son peuple. Néanmoins, tu soupçonnes qu’à l’intérieur de lui bouillonnent doutes et angoisse.
La nouvelle du lac vidé fait rapidement le tour du village puis se propage plus loin encore. Deux jours après la nuit fatidique, des équipes de télé de quatre pays sont sur les lieux, en profitant pour faire des reportages sur d’autres sujets, question de rentabiliser les frais. Ils se mettent en quête d’autres lacs qui pourraient se vider, de phénomènes affiliés à diffuser. Jamais Yenihwho ou même tous les Territoires du Nord-Ouest n’ont été aussi hip. Dommage que ça soit pas arrivé pendant la préparation du colloque Femmes, magie et pouvoir , quel coup de marketing ça aurait été.
Fatalement, les reporters sollicitent les témoins de l’événement- vous, en l’occurence - pour qu’ils retournent sur les lieux et expliquent à la caméra ce qui s’est passé. George pourrait se saisir de occasion pour dénoncer une pléthore d’ignominies et d’injustices, l’hypocrisie du gouvernement canadien dans les dossiers environnementaux et autochtones, mais tout ce cirque semble lui répugner et, à son soulagement, d’autres profitent de la tribune offerte. «Quand est-ce que ça va finir, dit-il à Lars, exaspéré ? »
Lars, ça l’impressionne peu, ça l’amuse même. Il assure – off the record- à une journaliste de CNN que George a filmé avec son téléphone le vidage du lac. Puis il répète le même baratin à un nouveau du Yellowknifer fraîchement débarqué d’Halifax. Et La rumeur se propage...
George a beau jurer que c’est faux, on le courtise, on le poursuit, on l’assiège. Téléphones, courriels, visites à la chambre d’hôtel, on lui promet la célébrité, on fait valoir les avantages pour son peuple de diffuser un tel document, on tente de le culpabiliser de conserver égoïstement un tel document qui, après tout, appartient à l’humanité...Le nouveau du ‘Knifer se pointe même à votre rencontre des Inexorables Imbibés pour coincer George et lui tirer les vers du nez. C’est pour lui une dure leçon de journalisme, sinon de vie. Plus tard dans le même meeting, devant tout le monde et en particulier devant un George abasourdi, Lars avoue qu’il est à l’origine de de la rumeur.

jeudi 7 septembre 2017

Jack est scrap 7f2/7

Burt occupe vos paroles et vos pensées. Oui, la pluie tombe sur le juste et l’injuste, mais phoque la pluie. Un homme drôle et précieux, un homme vraiment rare. C’est poche pour lui, c’est poche pour nous aussi. L’accident qui a frappé Burt a beaucoup fait jaser. Le gars était assez aimé.
T’es amorphe, exsangue, tu vas t’étendre dans la tente. Tu t’endors dans un processus qui est long, où s’entrecroisent le manque du corps de Nelly, les ébauches de stratégie pour retrouver la paix, et des fragments de Refugees, la chanson de Peter Hammill dont t’as jamais vraiment compris les paroles mais dont la mélodie et les couleurs -l’orgue, le violon et la voix de Hammill- sont un grand câlin d’ange. Parfois tu captes des fragments de conversation.
Tu retardes le plus longtemps possible le moment d’émerger du néant du sommeil pour revenir à la réalité. Mais le mal de dos et la chaleur ont gain de cause. Tu sors de la tente, tu t’étires. George et Lars sont étendus par terre sur leur sac de couchage, devant les tisons fumant, la cendre blanche. Tu regardes le lac. Y a plus de lac. Tu retournes l’info à ton cerveau une seconde fois, histoire de valider l’information. L’eau ne revient pas. Y a plus de lac, juste un grand trou avec un fond de boue et de roches, évasé vers la falaise, du bord de laquelle les monolithes sont disparus.
Tu te penches vers George et Lars pour les réveiller : « Les gars faut que vous voyiez ça !!!! George ! George ! Réveille-toi ! »
Craintif, tu finis quand même par te rapprocher du lac, à y mettre précautionneusement les pieds, qui touchent un fond de roc après s’être enfoncés de quelques dizaines de centimètres dans la boue. Plus loin, des poissons qui s’agitent vainement, et même des squelettes de motoneiges.
Les gars se réveillent tranquillement, ils enlèvent leur moustiquaire. « Le lac est disparu, regardez, y a pu d’eau !, que tu leur répètes. »
« On le sait, on l’a vu se vider, raconte George en préparant le café. Il était vers 22h00, le soleil était presque était couché mais il restait de la clarté. On jasait de je sais plus quoi, un peu sur le pilote automatique. On avait arrêté un peu de parler quand tout d’un coup, j’ai remarqué qu’on voyait plus de moustiques et qu’on les entendait plus non plus. Même pas une minute après, j’a dit à Lars: « C’est bizarre, me semble que le monolithe de gauche penche plus vers la falaise que tantôt... »
Lars était pas sûr. On s’est mis à fixer les monolithes et l’extrémité du lac en silence, parce qu’on avait pas grand-chose d’autres à faire. On se disait que ça devait être une illusion d’optique.
Mais tout d’un coup, Lars a dit : « Le lac… Je suis sûr qu’il a baissé ! » On a entendu comme, je sais pas, un gros bruit d’éponge qu’on tordrait, ça se décrit pas, pis là, en même temps, les monolithes ont basculé dans le cap pis le lac s’est mis à se déverser en bas de la falaise, l’équivalent d’une piscine olympique qui s’est vidé en 30 minutes, des dizaines de milliers de litres d’eau et de boue qui sont disparus.
On criait après toi, Jack, on brassait la tente, mais tu te réveillais pas, alors on est restés à regarder le phénomène, en se rapprochant de la falaise mais presque pas, parce qu’on avait peur.. O a pensé à partir mais le phénomène avait l’air localisé. »
Ahh Jack. Tu pourrais désormais dire « J’y étais. Lorsque là-bas dans le Dehcho, le pergélisol fondit, pulvérisant la bordure d’un lac millénaire qui se vida d’un coup dans une vallée, j’y étais. Oui, d’accord, je dormais, mais j’y étais. »Valait peut-être quand même mieux pas rester là. Vous avez défait vos tentes et plié rapidement bagages avec l’idée d’aller voir les dégâts qu’avait faits le lac dans la vallée. Le sentier que vous normalement du prendre vous y rendre s’était effondré. Vous avez donc rebroussé chemin pour bifurquer vers la vallée en partant de l’Ouest.