mardi 12 septembre 2017

Jack est scrap 7f3\7

Vous saviez que vous veniez d’assister à quelque chose de terrible et d’exceptionnel. Bien sûr tout au long de l’étude, vous aviez eu les signes dans la face, les collines qui s’affaissaient et muaient en marécages, les animaux désorientés… Et puis après tout, Lars était un scientifique de haut calibre. Mais là, la transformation en cour était encore plus tangible, viscérale tragique. Comme si l’Apocalypse vous postillonnait dans la figure.
C’est un peu comme des survivants que vous revenez au village. Toi effondré, Lars discourant sur l’histoire climatique de la Terre, la vigne qui poussait jadis au Groendland, l’hiver volcanique de 1883…, George affichant une attitude étonnamment sereine ; peut-être croit-il que la cata en cours va coïncider et même générer une ère nouvelle et plus favorable pour son peuple. Néanmoins, tu soupçonnes qu’à l’intérieur de lui bouillonnent doutes et angoisse.
La nouvelle du lac vidé fait rapidement le tour du village puis se propage plus loin encore. Deux jours après la nuit fatidique, des équipes de télé de quatre pays sont sur les lieux, en profitant pour faire des reportages sur d’autres sujets, question de rentabiliser les frais. Ils se mettent en quête d’autres lacs qui pourraient se vider, de phénomènes affiliés à diffuser. Jamais Yenihwho ou même tous les Territoires du Nord-Ouest n’ont été aussi hip. Dommage que ça soit pas arrivé pendant la préparation du colloque Femmes, magie et pouvoir , quel coup de marketing ça aurait été.
Fatalement, les reporters sollicitent les témoins de l’événement- vous, en l’occurence - pour qu’ils retournent sur les lieux et expliquent à la caméra ce qui s’est passé. George pourrait se saisir de occasion pour dénoncer une pléthore d’ignominies et d’injustices, l’hypocrisie du gouvernement canadien dans les dossiers environnementaux et autochtones, mais tout ce cirque semble lui répugner et, à son soulagement, d’autres profitent de la tribune offerte. «Quand est-ce que ça va finir, dit-il à Lars, exaspéré ? »
Lars, ça l’impressionne peu, ça l’amuse même. Il assure – off the record- à une journaliste de CNN que George a filmé avec son téléphone le vidage du lac. Puis il répète le même baratin à un nouveau du Yellowknifer fraîchement débarqué d’Halifax. Et La rumeur se propage...
George a beau jurer que c’est faux, on le courtise, on le poursuit, on l’assiège. Téléphones, courriels, visites à la chambre d’hôtel, on lui promet la célébrité, on fait valoir les avantages pour son peuple de diffuser un tel document, on tente de le culpabiliser de conserver égoïstement un tel document qui, après tout, appartient à l’humanité...Le nouveau du ‘Knifer se pointe même à votre rencontre des Inexorables Imbibés pour coincer George et lui tirer les vers du nez. C’est pour lui une dure leçon de journalisme, sinon de vie. Plus tard dans le même meeting, devant tout le monde et en particulier devant un George abasourdi, Lars avoue qu’il est à l’origine de de la rumeur.

jeudi 7 septembre 2017

Jack est scrap 7f2/7

Burt occupe vos paroles et vos pensées. Oui, la pluie tombe sur le juste et l’injuste, mais phoque la pluie. Un homme drôle et précieux, un homme vraiment rare. C’est poche pour lui, c’est poche pour nous aussi. L’accident qui a frappé Burt a beaucoup fait jaser. Le gars était assez aimé.
T’es amorphe, exsangue, tu vas t’étendre dans la tente. Tu t’endors dans un processus qui est long, où s’entrecroisent le manque du corps de Nelly, les ébauches de stratégie pour retrouver la paix, et des fragments de Refugees, la chanson de Peter Hammill dont t’as jamais vraiment compris les paroles mais dont la mélodie et les couleurs -l’orgue, le violon et la voix de Hammill- sont un grand câlin d’ange. Parfois tu captes des fragments de conversation.
Tu retardes le plus longtemps possible le moment d’émerger du néant du sommeil pour revenir à la réalité. Mais le mal de dos et la chaleur ont gain de cause. Tu sors de la tente, tu t’étires. George et Lars sont étendus par terre sur leur sac de couchage, devant les tisons fumant, la cendre blanche. Tu regardes le lac. Y a plus de lac. Tu retournes l’info à ton cerveau une seconde fois, histoire de valider l’information. L’eau ne revient pas. Y a plus de lac, juste un grand trou avec un fond de boue et de roches, évasé vers la falaise, du bord de laquelle les monolithes sont disparus.
Tu te penches vers George et Lars pour les réveiller : « Les gars faut que vous voyiez ça !!!! George ! George ! Réveille-toi ! »
Craintif, tu finis quand même par te rapprocher du lac, à y mettre précautionneusement les pieds, qui touchent un fond de roc après s’être enfoncés de quelques dizaines de centimètres dans la boue. Plus loin, des poissons qui s’agitent vainement, et même des squelettes de motoneiges.
Les gars se réveillent tranquillement, ils enlèvent leur moustiquaire. « Le lac est disparu, regardez, y a pu d’eau !, que tu leur répètes. »
« On le sait, on l’a vu se vider, raconte George en préparant le café. Il était vers 22h00, le soleil était presque était couché mais il restait de la clarté. On jasait de je sais plus quoi, un peu sur le pilote automatique. On avait arrêté un peu de parler quand tout d’un coup, j’ai remarqué qu’on voyait plus de moustiques et qu’on les entendait plus non plus. Même pas une minute après, j’a dit à Lars: « C’est bizarre, me semble que le monolithe de gauche penche plus vers la falaise que tantôt... »
Lars était pas sûr. On s’est mis à fixer les monolithes et l’extrémité du lac en silence, parce qu’on avait pas grand-chose d’autres à faire. On se disait que ça devait être une illusion d’optique.
Mais tout d’un coup, Lars a dit : « Le lac… Je suis sûr qu’il a baissé ! » On a entendu comme, je sais pas, un gros bruit d’éponge qu’on tordrait, ça se décrit pas, pis là, en même temps, les monolithes ont basculé dans le cap pis le lac s’est mis à se déverser en bas de la falaise, l’équivalent d’une piscine olympique qui s’est vidé en 30 minutes, des dizaines de milliers de litres d’eau et de boue qui sont disparus.
On criait après toi, Jack, on brassait la tente, mais tu te réveillais pas, alors on est restés à regarder le phénomène, en se rapprochant de la falaise mais presque pas, parce qu’on avait peur.. O a pensé à partir mais le phénomène avait l’air localisé. »
Ahh Jack. Tu pourrais désormais dire « J’y étais. Lorsque là-bas dans le Dehcho, le pergélisol fondit, pulvérisant la bordure d’un lac millénaire qui se vida d’un coup dans une vallée, j’y étais. Oui, d’accord, je dormais, mais j’y étais. »Valait peut-être quand même mieux pas rester là. Vous avez défait vos tentes et plié rapidement bagages avec l’idée d’aller voir les dégâts qu’avait faits le lac dans la vallée. Le sentier que vous normalement du prendre vous y rendre s’était effondré. Vous avez donc rebroussé chemin pour bifurquer vers la vallée en partant de l’Ouest.

mercredi 6 septembre 2017

Jack est scrap 7f1\7


La semaine de préparation du colloque Femmes, magie, pouvoir est terminée et toutes ces personnes singulières – dont Nelly- qui avaient rajouté de l’effervescence dans le village déjà illuminé par un été fantastique, sont reparties.L’étude sur l‘impact du réchauffement climatique sur les habitudes alimentaires est aussi terminée. C’est votre dernière fin de semaine à Yehniwho, et Lars, George et toi avez décidé d’aller camper. Le vieux pêcheur, Andrew, vous a suggéré d’aller au lac Gamlin, où on se rend par un sentier qui, dit-il est emprunté par les hommes et les animaux depuis plus de mille ans.Depuis trois jours, il fait une chaleur étonnante pour ce temps de l’année, qui rend plus ardue cette marche. Le sentier ne semble pas très fréquenté ; vous n’y croisez personne et à certains endroits, les branches des arbres qui bordent la piste se rejoignent presque en son milieu. Des segments marécageux succèdent à du sol rocailleux. Le sentier serpente une colline puis une seconde, du haut de laquelle on aperçoit le fameux lac, qui chapeaute une autre colline, au sommet aplati celle-là, et dont un des côtés descend à angle droit vers une vallée 200 mètres plus bas. Juste entre cette falaise et le lac Gamlin, deux monolithes qui rajoutent au panorama une touche médiévale un peu incongrue.


Une heure plus tard, vous êtes rendus au lac. Tu voudrais installer votre campement entre les monolithes, c’est l’endroit où la vue est la plus spectaculaire, mais George et Lars trouvent le site trop exposé au vent.Vous plantez vos tentes à l’autre bout du lac, c’est long, vous faites un peu dur, George encore plus peut-être, lui qui, tu sais ben un Indien, devrait pouvoir faire ça les mains attachées. Vous faites un peu sous-hommes des sous-bois, petit Tarjean comme devant.La tente de George et Lars est assez pesante en toile. Il y manquait un poteau, Lars l’a remplacé par un bâton de hockey pour enfant dont il a affuté l’extrémité du manche pour qu’il s’enfonce mieux dans le sol.Tu t’affales près du feu, ton sac de couchage et ton matelas de sol en guise de coussins. Les roches sont chaudes et lisses sous tes pieds, le bleu du ciel lisse du moindre nuage.Les moustiques font un bruit du tonnerre et sont complètement insupportables. Tu les chasses et te grattes frénétiquement alors que George et Lars demeurent incroyablement sont stoïques.« Mais comment vous faites, les gars, interroges-tu, hystérique ? » George tourne très lentement la tête vers toi, remonte ses lunettes sur son nez. « Ça fait des millénaires, dit-il, qu’on vit avec ces bêtes. Ça ne nous dérange plus du tout. C’est comme si elles n’étaient pas là. »Le vacarme des moustiques reprend. Après deux secondes, Lars et George éclatent de rire simultanément. « C’est insoutenable. » Lars entre dans sa tente et en ressort avec du Deet et trois moustiquaires . Il t’en tend un, hilare : « On avait hâte que tu craques !»  


lundi 4 septembre 2017

Jack est scrap 7e/7

Ça fait plus d’une demi-heure que Burt et Mireille jasent, assis dans un canot dont ils ont jeté l’ancre au fond de la rivière.
Burt : ...Alors il décide d’épouser Nastassia Filippovna. Mais dans le fond, le Prince, celle qu’il aime, c’est Aglaé.
- Pourquoi alors il veut marier l’autre ?
-Il pense qu’il peut l’aider à se sauver de ce qu’elle est devenue. Elle, elle est convaincue qu’elle a été trop loin dans les erreurs et qu’elle peut pas remonter.
- C’est un bon gars.
- Oui, mais le Prince se fait traiter d’idiot par d’autres personnages, et c’est le titre du roman.
-Alors Natacha…
-Nastassia.
--Nastassia se marie avec le Prince Idiot ?
- Pas tellement. Ça se passe dans un gros party. Elle a peur que finalement, le Prince la sauvera pas, c’est plutôt elle qui l’entraînera vers le bas. Et puis peut-être qu’elle doit toucher le fond, qu’elle aspire à mourir, d’une certaine manière. Alors elle se marie avec Rogojin, qui est un gars brutal venant d’une famille riche. Pendant le party, elle prend la dot avec laquelle Rogojin l’a achetée, 100 000 roubles, la tire dans le feu, et dit à un gars qui était amoureux d’elle : « Si tu sors l’argent du feu avec tes mains nues, il est à toi. »
- Pis, qu’est-ce qui arrive ?
- Ben le gars amoureux, Gania, il capote, mais il refuse de prendre l’argent. Alors elle le sort du feu pis elle le lui donne.
- Pis, qu’est-ce qui arrive ?
- Plus tard dans la nuit, Rogojine tue Nastassia avec son couteau. Pis le Prince devient fou.
- C’est pas tellement bon ton histoire.
-Ah... Qu’est-ce que t’aurais écrit à la place de Dostoïevski ?
- Dans ma version, l’argent aurait mis le feu à la maison. La femme aurait été simplement blessée. Rogojine aurait été dans le bois pendant un mois, pour se réconcilier avec lui-même, dans une tente de sudation, à rencontrer quand même un sage ou quelqu’un d’autre de temps en temps, parce que je suis pas sûre qu’il soit une très bonne compagnie pour lui-même.
-Et l’Idiot ?


- Ça existe pas pas vraiment, des idiots. Ou alors tout le monde l’est un peu, alors ça ne veut plus rien dire. Tout le monde est un prince idiot. Tu vois, même ton gars Gania, Nastassia a tiré l’argent dans le feu parce qu’elle le trouvait vénal. Il a pas ramassé l’argent et il l’a surprise.
- Toi aussi tu es surprenante, Mireille.
Mireille devait raconter plus tard que c’est comme ça qu’il était parti. Il avait l’air bien, calme et souriant, comme s’il était en train d’échafauder des pensées amusantes. Puis tout d’un coup, il a porté ses mains vers son coeur, s’est crispé, et il est tombé, au ralenti, si lentement, tellement lentement.

Mireille est restée figée pendant quelques secondes puis elle a réagi. Même les gens ésotériques, tu sais, ont parfois conscience des choses. Les secours sont arrivés. Burt a été transporté à la clinique de Yenhiwho, puis deux jours après, à Yellowknife.  

mercredi 30 août 2017

Jack est scrap 7d2/7

En sortant du meeting, tu marches vers l’hôtel avec Lars et Burt. Vous évoquez la fin de l’enquête sur la fonte du pergélisol et votre prochain retour à Yellowknife.
Tu te confies sur ton délabrement mental même si les gars sont tellement écoeurés de t’écouter gémir qu’ils sont même plus capables de mimer une attitude empathique.
« Je me couche et je me réveille en pensant à elle, que tu leur racontes, et ça, c’est quand je dors. C’est comme une prison à sécurité maximum. Je réussis seulement à m’échapper des fois en travaillant ou en riant.
J’ai beau savoir qu’un jour j’aurai fini de purger ma peine, la douleur demeure. J’ai beau savoir que c’est statistiquement impossible que je rencontre pas une autre femme, le mal reste. C’est une pathologie qui est au-delà de la rationalité, au-delà de la conscience ou de la lucidité. La lucidité Lars, c’est cheap, c’est impuissant. ça vaut rien, la lucidité, c’est d’la marde.
En plus, j’arrête pas de mettre en conflit avec des gens sans comprendre comment ou pourquoi. George est fâché contre moi, pis le Québécois à Yellowknife, François, y me parle même pus.
Écoute, y a même un gars à Val-des-Avides qui m’a écrit de pas revenir, que ma réputation là-bas était très mauvaise. Un gars que je connais presque pas ! Çä prend un sacré talent pour être capable de se créer des ennemis à 5000 kilomètres de distance ! Ça me renverse de susciter autant de ressentiment sans m’en rendre compte. Je suis schizo ou quoi ?
Nelly… J’ai honte d’avoir autant de peine pour quelqu’un qu’au fond, je connais si peu alors que des gens plus proches souffrent davantage et qu’au fond, je m’en fous. C’est du gaspillage de souffrance. C’est déshonorant.
Je peux pus supporter ça, ça prend une solution. Je me tirerais une balle dans la tête. Je le ferai pas, Lars, je fais pas de chantage. Je vais ben passer à travers un jour. Mais je suis désespéré. Je sais pas ce qui est le pire, la honte ou le ressentiment, ou si ce sont deux facettes de la même chose.
- T’as envie de boire ?
- Non mais…
- Y a pas de mais. C’est ça qui compte en premier. Ta sobriété.
- Mais toi, Lars, qu’est-ce que tu pensais d’elle, Nelly ?
Burt soupire et lève les yeux au ciel.
Lars semble chercher ses mots. « C’est sûr, dit-il, la tête penchée, une esquisse de sourire aux lèvres, que j’aimerais pas être son ennemi. Il suinte pensées tues, que tu tuerais pour connaître.
Quelques jeunes qui flânent en face du dépanneur vous envoient la main. « Cesse de t’arrêter au particulier, poursuit Lars, et regarde l’ensemble du tableau. Nelly, c’est juste une manifestation parmi d’autres de ton extrême vulnérabilité à l’abandon, qu’il soit le fait d’amoureuses ou d’ami de blondes ou d’amis ? Peut-être que tu trouveras jamais la source de ta hantise mais tu pourrais trouver une manière de faire face. »
C’est vraiment un très, très bon moment pour, à quelques pas de l’hôtel, arriver face-à-face avec Nelly.
Tu figes, un courant froid t’irradie, du sommet du crâne au bas du dos. Nelly est pimpante superbe, embrasse Burt et Lars, t’ignore.
- On se voit tout à l’heure à la réunion, Lars ?
- Hé Nelly ! Je parlais justement de toi ! Toi, tu peux pas le voir, mais je suis avec un fantôme, et je lui disais qu’il ne devait pas penser à toi mais à l’ensemble du tableau.
Nelly son vernis social craque et la face lui tombe dans la poussière de la rue. « Les fantômes, ça existe, répond-t-elle du tac au tac. Puis elle tourne les pieds.
Tu es tout remué.
« Elle a pas peur des fantômes, commente Lars, mais je crois qu’elle a un cadavre dans un placard. Jack, ta sobriété doit passer en premier. C’est pas juste l’alcool, c’est ta sobriété spirituelle et - comme je sais que t’aimes pas le mot spirituel, je dirais existentielle. Tu dois prioriser la sérénité, et pour toi et pour les autres. Comment ? Ben commence par de arrêter de théoriser sur tout, la prière, la gratitude et l’empathie et agis. Là, ce sont comme des concepts que tu portes à la boutonnière de ton veston de clochard pas tellement céleste. Ça sent mais les racines sont pas très profondes. C’est surtout de l’apparat. Tu veux guérir ? Oublier le pourquoi de tout et rien. Si tu veux étouffer ta voix morbide intérieure, ton travail sur toi doit être constant. Et ça passe par ramener les autres au coeur de ta vie. »

lundi 28 août 2017

Jack est scrap 7d1/7

- Est-ce qu’il y a quelqu’un de nouveau en ville ? Présentation d’un jeton ou d’un gâteau ?
Un bon meeting d’Ivrognes Inconnus, ça peut changer les idées, remettre les chakras d’équerre.
C’est pas que t’aies tant eu envie de boire depuis que Nelly t’as quitté. Mais l’idée t’a effleuré ; fatalement, 25 ans de booze creusent des sillons dans le cortex, et tu cherches une issue à la possession, à l’obsession qui te gruge et aux démons qui te rongent. Sortir de la nuit, por favor. Où et comment fuir ? Aller chez Émotifs Anonymes ? Voir un psychothérapeute 5 jours semaines ? T’engager dans Clown sans frontières ? Suer la plus infime trace de Nelly dans un sauna ? Boire enfin, comme d’habitude. Parce qu’une peine d’amour sans brosse, c’est comme une rime orpheline, c’est comme un lundi matin sans truck de vidanges. T’sais, caler une douze, souverain comme le cadavre d’une Studebaker 54 dans un champ de mines. Parce qu’après tout, ça sert à quoi d’arrêter de boire si c’est pour une mener une misérable vie de merde ?
Heureusement, t’en a pas tellement envie. Mais tu te dépêches de penser à autre chose de crainte que ne germe ce flash vénéneux et malsain.
C’est George qui préside la réunion des Ivrognes Inconnus, toujours assez sérieux, appliqué, grave.Le Pakistanais, Eddie, a fait une rechute. La mine piteuse, il baragouine tant bien que mal l’anglais, et tu penses beaucoup trop à Nelly pour suivre le fil de son discours, mais tu comprends qu’il n’en est pas à sa première. « Je me suis remis à boire à Calgary, dit-il. Au meeting là-bas, après, quand je me suis confié, les gens se sont mis à me regarder comme si j’étais, je sais pas, un minable. Mais je suis pas un minable, je suis juste quelqu’un qui a trébuché. »  Les gens de l’assemblée demandent la parole pour l’encourager, le réconforter. « Rappelle-toi, lui dit Lars, la progression, pas la perfection. Personne t’enlèvera les jours où t’as été sobre. Reste pas dans le passé, mais souviens-toi de ces jours comme d’une preuve de ton évolution et de ta force. » La jolie jeune fille aux cheveux bleus, Lucie qu’elle s’appelle, c’est une Montréalaise, intervient également : « T’as pas le seul à avoir flanché. J’ai rechuté y a six mois et je serai jamais à l’abri. L’important, c’est de croire qu’un jour tu seras complètement libre. Mais c’est un jour à la fois, comprends-tu. Empilés un par-dessus l’autre, tous ces jours finiront par former une masse gravitationnelle qui t’entraînera dans l’orbite de la sobriété. Mais tu peux pas les vivre à l’avance.»
Wow. Les lois de Newton appliquée à la toxicomanie. Personne n’est jamais à l’abri d’une métaphore construite sur le mouvement capillaire.
C’est Burt, avec son imparable sens de la formule, qui résume le mieux la situation, et l’irrigue d’une espérance accessible : « À force de recommencer à arrêter, résume-t-il, tu vas arrêter de recommencer. »
Pas le meilleur aphorisme burtien, mais ça percute.
Le reste de la réunion est comme l’ensemble des réunions d’Imbibés Indélébiles à travers le monde, fait de petites révélations, de clichés, d’émotions, d’ennui, de protocoles un peu lourds mais utiles pour encadrer les personnes et assumer la cohérence des groupes.
Toi, même sans raconter ta peine d’amour dérisoire, ça te fait du bien d’y aller. Tu y es parfois sur le pilote automatique, somnolant mentalement, mais y aller, c’est tout de même un geste de discipline… et en ces temps de douleur et de repli, tu dois rencontrer des gens.  La réunion se termine alors que tous se tiennent par la main en récitant le Notre Père.

Jack est scrap 7c/7

Les jours sont longs quand on vit dans l’obsession. Une seule pensée, une seule lumière noire qui t’éclaire en creux, constamment. Avec la honte en plus, cette compagne fidèle. Car t’avais déjà tout vécu ça avec Sophie tout récemment. Et les liens entre les deux femmes, même si apparemment elles ne se connaissaient pas, étaient si ahurissants, que t’avais pensé dans ta pensée tordue que la première avait été une préparation pour la seconde.
( On pourrait rajouter ici quelques autres paragraphes sur ces sentiments, le désespoir, l’autoanalyse...)
Préparation H pour tes hémorroïdes affectives, certes. Ça irrite quand tu aimes. Préparation à la répétition. Genre Sisyphe. L’hostie de pierre, a veut pas rester en haut. Serais-tu toi-même la pierre ?
La douleur, c’est pas juste que te manquent le cul et la sollicitude de Nelly. C’est pas juste que tu te tortures à tâcher de comprendre, à appréhender une fin intelligible. (Mais faut rarement chercher à comprendre, ils seront plusieurs à te le dire. Et si la vérité était qu’elle s’est (re)trouvé un autre mec, ce serait pas davantage la joie. Saloperie de chats sauvages. La vérité dans son insupportable banalité.)


La douleur, c’est aussi de continuer à croire qu’il y a une façon de reconquérir Nelly malgré son aboyante hostilité lorsque vous vous croisez, dans une fête ou un comité. Le ministère de l’Éducation devrait mettre des cours de rupture obligatoires au secondaire. Seigneur Jésus, doux Jésus, donnez-nous des ruptures si tendres qu’on aspire plus qu’à la scissiparité.
Quand vous vous rencontrez, elle est, c’est le mot, ignoble. Dans sa tête peut-être, se montrer gentille te ferait croire que revenir ensemble est possible. Au colloque dont elle est coorganisatrice, Femmes, magie et pouvoir, son attitude oscille entre vacheries et silence armé. « Jack, y est peut-être temps que tu retournes chez toi, qu’elle dit un jour. » Le bruit de tes bras qui tombent couvre le moteur de la pépine qui s’active dehors. Martha jette à Nelly un regard noir. « Nelly, le colloque porte sur le pouvoir, pas sur l’écrasement. » Nelly commence à répliquer mais Martha l’interrompt, encore plus incisive. « Nelly, tu vas peut-être prendre l’avion avant Jack. »Elle prend momentanément son trou. Mais tu soupçonnes qu’elle va te garder l’addition au frais.