vendredi 19 août 2016

Jack est scrap 6R5/7

- Elle, elle est aussi ben de faire la morte, sinon je vais aller lui casser la gueule à Val-David.
En transit pour Montréal à l’aéroport de Yellow, Nelly te fait ses dernières recommandations. Tu lui ai parlé de Sophie, les grandes lignes, sans insister sur tes performances peu reluisantes ni sur les stupéfiantes correspondances entre les deux femmes. Elle avait peu de réactions de toute façon, écoutait, ne posait pas de questions, lançait parfois une imprécation.
Les derniers jours ont été heureux. Vous n’avez jamais reparlé de sa lettre d’angoisse ducharmienne. Sa substance est restée dans l’air un temps, comme une gêne, puis s’est effacée alors que revenait votre complicité.
Vous avez fait du canot, sous le soleil exactement, et sur les flots, dans lesquels se perdaient les mots de Nelly, assise à l’avant, papotant tout le temps.
Vous avez fait du canot bien sûr, jusqu’à Mink’s Farm au sud et, dans l’autre direction, jusqu’à une anse où vous avez pique-niqué et fait l’amour. Son corps pâle et musclé sur la pierre presque violette, nimbée de mousses séchées, c’était magnifique. Vous apprendrez ultérieurement que l’anse, jouxtant le ruisseau Baker, est située sur un terrain contaminé par la mine Giant. En y repensant ultérieurement, ça rajoute un je ne sais quoi de valeur. Hormones et arsenic.



Le thé du Labrador (rhododendron groenlandicum) que vous avez ramassé pour des amis du Québec -même si on l’y retrouve facilement- est tout aussi suspect, amassé dans des endroits susceptibles d’être pollués par des résidus miniers. Touristes, va.
Votre bonne humeur, sinon votre bonheur n’était pas en circuit fermé mais se partageait avec ceux qui croisaient votre chemin, sinon vous ouvraient leurs portes. Cette bande d’ados désoeuvrés sur les battures de N’Dilo, au bout de Latham... le Philippin du dépanneur sur la 51e avenue, à qui Nelly a expliqué que John A. MacDonald était un salaud et qu’il devait lire le Clearing the Plains de James Daschuk... un des seuls clochards blancs et francos de Yellow, assez gêné de quêter, avec qui vous mangez un sandwich en face du bureau de poste et qui vous raconte son Saint-Pamphile natal... Ginger, votre hôtesse, qui trouve que vous êtes beaux ensemble et que Nelly devrait venir vivre à Yellowknife... Maureen, qui fabrique des bijoux avec, dit-elle, la pierre la plus vieille du monde, du gneiss du Sahtu datant de quatre milliards d’années...
Et Nelly, toujours sur le 20 000 volts. Pas exempte de contradictions et sujette à des jugements expéditifs. Mais oh, brillante, riche d’expériences et d’une vaste culture. Et apparemment sur un seuil...
- C’est une façon de parler, mais j’ai un peu fait le tour de l’anthropologie. J’ai passé ma vie sur des bancs d’école. Ok, à travers tout ça, j’ai voyagé pis j’ai rencontré du monde, je me suis impliquée, mais ça suffit plus. J’ai envie de sortir de la tour d’ivoire, d’être plus prêt de la terre, des gens au quotidien. Je pourrais travailler avec les immigrants, ou me partir une serre à Malio ou à Inuvik pis. Tu viendrais-tu avec moi?
-Euh… chus pas très fan d’horticulture, y a plein de pollen, de terre pis d’insectes là-dedans, c’est vraiment sale. Mais ça me plairait beaucoup d’être avec toi.
Ça a été du bon  temps mais maintenant c’est celui de se quitter.
- Elle, elle est aussi ben de faire la morte, sinon je vais aller lui casser la gueule à Val-David.
- Ça sera pas nécessaire, tu occupes tout l’espace.
Nelly tend son passeport son passeport au douanier, sous l’oeil indifférent des passagers et de l’ours polaire empaillé qui trône dans la salle d’attente de l’aéroport.

Toi, t’es confiant dans la suite des choses.

jeudi 4 août 2016

Jack est scrap 6R4/7

Mon Jack
Chus pas bonne en amour...
Ça part jamais du même couplet mais c’est toujours le même refrain : une idée innocente, anodine, qui s’insinue sans crier gare, pis tout d’un coup, le show part sur les chapeaux de roue. Des images, des impressions, des sentiments qui vont de tous bords tous côtés. J’arrête plus de penser à l’Autre, qui devient plus grand que moi, que tout, l’Autre qui m’avale. Et je me regarde penser et je sais bien que c’est insensé, il n’y a personne, c’est juste un fantôme assujetti à mes peurs et mes envies.
Toi pis moi, nous sommes une amourette ou la Grande Affaire? L’angoisse me noue les tripes parce je sais bien que j’ai jamais étée à la hauteur de mes rêves d’amour. Au pire, je les ai toujours sabotés, pour mieux me résigner au cynisme, me conforter dans l’idée que l’amour c’est du roman-savon et qu’on n’y peut rien changer.
Mais ensuite, là dans un flash, tes mains si fortes et douces, tes épaules où me nicher à l’abri, ta langue qui me cajole, le bleu vibrant du ciel de Yellow-les-Couteaux (comme tu dis) qui emballe nos pèlerinages païens à Tin Can et Jackfish et Frame Lake…
Puis tu t’effaces et le bal débile des émotions reprend, m’avale. Tout m’avale et me vomit, je suffoque et je me disperse tout à la fois. Je suis l’engloutie des engloutie, une Bérénice vieillie, un castor faisandé.
Jack, vaut peut-être mieux s’arrêter là? Mais si on passait à côté de quelque chose? De quel côté serait le regret? Si tout ce qu’il nous reste avant de pourrir, tout blanc pis saignant dans les draps blancs de polyester d’un hosto dégueu, c’est les souvenirs, vaut mieux bien les préparer.

Ta Nelly

T’as pas trop vu l’anthro depuis deux jours, prise qu’elle est par son colloque, et tu trouves cette lettre ce matin en te réveillant.
Ça dessaoule.
Le café goûte pus ben bon.
L’aigreur et la suspicion descend oxyder tes tripes. Même si c’est toujours exaltant de voir une référence à Ducharme à 5000 kilomètres de Saint-Félix-de-Valois.
Tu appelles Nelly et elle te rabroue. Y a personne de plus sèche qu’elle quand elle s’y met. Elle te déshumidifie un rêve en moins de temps qu’il ne le faut pour vérifier si t’as mis le « h » à la bonne place dans ce verbe du 1er groupe au demeurant peu utilisé. On préfère sans doute « sécher ». Mais il y a un temps pour assécher et un temps pour déshumidifier.
T’en prends pour ton rhume et d’ailleurs, si t’avais pas les sinus bouchés, tu sentirais le danger. Les gens qu’on adule finissent par puer du piédestal et on oublie qu’ils ont leurs propres monstres à apprivoiser. CQFD : tenir les bestiaires à distance respectueuse. Mais ellle s’en vient, la distance, et à grands pas, puisque Nelly retourne à Montréal dans 48 heures
Elle revient tard chez Ginger et Fred, te rejoint au lit. Au tout petit matin, alors que t’es complètement patraque, Nelly, sur un high, discourt sur la notion de Métis, la crypto-misogynie des Premières Nations et la symbolique de la tortue sans tenir compte de tes faibles récriminations.  

mardi 19 juillet 2016

L'actualité de Sutton

Un nouveau bulletin de nouvelles de Canal Sutton. Au menu: le Tour des Arts, Pierre Paradis et le parc Goyette-Hill.

Jack est scrap 6r3/7

T’as pas le temps de trouver la réponse adéquate, de noter que la fille pourrait avoir hérité de l’irascibilité de la mère et qu’il vaudrait mieux ne pas la contredire dans les endroits où les transports en commun sont inadéquats.
Tout en parlant, vous êtes arrivés à la plus haute des collines et c’est vraiment bizarre. Dans un arbre, accroché aux branches, il y a deux moitiés d’un canot rouge. Quelques mètres plus bas, dans les cendres et le bois carbonisé, des restes de capteurs de rêve. Ils devaient pas être très efficaces...
- Wow, C’est quoi ça ?
- Fiouh, j’en ai aucune idée.
- Mais c’est toi l’Octogone, tu devrais pouvoir décoder ce genre de shamanisme post-moderne.
- Elle s’esclaffe. «Oui, mais on est dans le Nord-Ouest ici, c’est pas comme chez nous.
- C’est vrai. Les Octogones ont plusieurs côtés.
- Je suis pas sûre que ce soit des Octogones qui aient fait ça. Tant qu’à moi, ça peut tout autant être la Fraternité aryenne. Ou n’importe qui qui a pris de la colle.
Tu jettes des regards autour de toi, simultanément en quête d’un sens et craignant l’arrivée soudaine des officiants de cette église bizarre, courroucés par la profanation de leur lieu de culte.
Plus loin, le bâtiment délabré d’une loge franc-maçonnique, et la vaste Tin Can Hill, un bungalopolis en puissance, trop bien située pour être encore longtemps épargnée par le développement immobilier. En attendant la pelle et la grue, c’est le paradis des cynophiles et l’abri des sans-abri, le dortoir sauvage des hobos, dont les campements parsèment les bois.
Nelly jette son regard sur une tente dépatouillée en grosse toile beige, manifestement abandonnée. Des bâtons de ski lui tiennent lieu de poteaux. On peut croire que la place a été longuement fréquentée parce que la plus impressionnante pile de bonbonnes de propane que t’aies vu de ta vie rouille paisiblement tout près.
- J’ai eu trois années à l’adolescence où on campait pendant 15 jours de vacances dans le haut de la rivière Bersimis avec des oncles et des tantes, des fois une cinquantaine de personnes. On cueillait des bleuets, on pêchait du saumon, on chassait et on trappait. C’est là que j’ai eu mes premières relations sexuelles, dans une tente où on empilait les peaux de bête.
- Coït dans l’entrepeau, ça sonne bien.
- Encore aujourd’hui, les fourrures, surtout de castor, c’est… profond, puissant.
-Y a un quartier des fourreurs à Montréal. Ça doit être bien de visiter leurs cabines d’essayage.
- J’ai tout ce qu’il me faut à la maison. Une peau de castor qui me vient d’un amant de ce temps-là. L’odeur est encore là.
-Le gars sentait fort en maudit.
- Je parles du castor, niaiseux, du musc. Tu te tourmentes à propos de subventions, de tes p’tites peines puériles ou de catas environnementales pis tu sens le castor, tu tâtes son poil et la vibe change complètement.
Nelly éclate de rire. Elle doit se rappeler de certaines choses.
- Ben pense-y quand même au quartier des fourreurs. Toi accotée sur la cloison, nue dans un manteau de fourrure d’ours bleu du Nebraska, moi qui alterne les coups en entrée et les coups profonds. Un genre de message en code morse, finalement.
- Et qui dit quoi ?
- Qui dit : tu me branches des masses.
- Moi aussi Jack. J’voulais ça depuis longtemps, quelqu’un qui soit affectueux, sincère pis drôle. Pis te voilà qui sort de nulle part.

- Ça, ça veut dire oui pour la cabine d’essayage ?

dimanche 3 juillet 2016

Pendant ce temps à Sutton

Le bulletin de nouvelles de Sutton du 2 juillet 2016, concocté avec l'aide de Ninon Sioui et de Johnnny Love Dauphin.

mardi 28 juin 2016

Jack est scrap 6R2/7

- Par là ?
Nelly sourit et te suit sans mot dire.
Errer c’est géant. On passe à côté de cascades ou de murales trippatives ? Errer quand même, errer all the way sans autre tyrannie que celle de hasard, déambuler au petit bonheur des découvertes, jouer à l’explorateur, que viva la déboussole.
Il y a un petit passage clôturé de Frost sur la 52e rue, à côté de ton ancien sous-sol. Tu ne l’avais jamais emprunté auparavant. Il mène à un petit parc désert, à la lisière d’un quartier résidentiel ; après lui s’étend, jusqu’à la mine Con, une série de collines couvertes de lichens séchés, verts, mauves, oranges. Au fond, près de la baie de Yellowknife, la tour de chevalement de la Con s’élève dans le brouillard, blanche et noire avec un sommet rouge.
Nelly raconte sa famille. Sa sœur aînée, Iris, est vétérinaire. Elle avait réalisé son rêve de travailler en Afrique avec ses grands animaux mais des problèmes de santé l’ont obligé à quitter la Tanzanie après un an. Elle travaille maintenant, c’est un peu dérisoire, au zoo de Granby. Nelly ne statue sur leur relation mais on sent qu’il y a de l’eau dans le gaz ; leurs rapports sont épisodiques, toujours initiés par Nelly ; s’il n’en tenait qu’à l’aînée, ils s’évanouiraient
Encore plus explosifs sont ses rapports avec sa mère, Tanya, une chanteuse country un peu ratée. Elle s’était produite en duo avec un chanteur guitariste blanc, un temps son amant, pour s’éclipser de la scène alors qu’elle était enceinte d’Iris. Elle était célèbre pour avoir défoncé sa guitare sur la tête d’un fermier des Éboulements un peu trop entreprenant. Son partenaire lui, avait continué, à une échelle relativement modeste s’entend, dans le réseau des bars ; ça donnait parfois des reflux gastriques à Tanya, qui se serait bien vue en star du country plutôt qu’en reine du foyer. Et Nelly, qui avait réussi sa vie publique, faisait parfois l’objet des aigreurs existentielles de sa mère.
- Un soir, on est dans un restaurant à Victo, y a une chanson de Bruce Springsteen qui joue et elle commence à m’astiner que le gars sait pas chanter. C’est sûr que je tiens mon bout, je suis moi, et puis j’adore Springsteen. À un moment donné, elle se lève, elle est furieuse, et se dirige vers la salle de bain derrière moi. Après 10 minutes je m’énerve, je vais voir dans la chambre de bain. Elle y est pas. Est pas dans le parking non plus. Elle s’était poussée avec le char, elle m’avait dompé là à Victo un dimanche soir, à 150 kilomètres de chez nous."