mercredi 22 mars 2017

Jack est scrap 6z10-7

La soirée avance. Avec un petit groupe, surtout des femmes, tu écoutes P.G. discourir brillamment sur les liens entre Le déclin de l’Occident d’Oswald Spengler, et les Fins de Francis Fukuyama (emmenez-en, des F…!), celle de l’histoire, celle de l’homme. Fascinant. Tu peux comprendre l’attraction que cet esprit a exercée sur Nelly. Plus tard, un raseur de Verdun raconte interminablement à Éloïse et toi les soucis que lui causent les travaux publics sur la rue où il demeure. Simultanément, et c’est très drôle, la coopérante et toi prétextez des caprices de vessie pour vous éclipser.Tu entres dans une pièce que t’avais pas visitée jusqu’à maintenant, un petit salon aux murs sombres. Dans le coin opposé à la porte, Nelly, dos à toi, un verre dans la main gauche, françoise avec Audrey, l’autre main sur son épaule.Pas que ça te surprenne tant. Mais ton coeur manque un battement ou deux. Le temps que tu te décides à changer de pièce, ta présence est détectée. Audrey ouvre les yeux. Elle les referme, enlace Nelly plus étroitement, pour te narguer peut-être, puis l’avise de ta présence. Nelly se retourne vers toi.-Ah, c’est toi ?-Je m’en allais…-Ben non, reste. On avait fini anyway, hein Audrey ?T’as pas de mots. T’aimerais adopter une attitude stoïque mais ça crie trop fort en-dedans. Tu vas pas non plus faire une scène. Tu t’en donnes pas le droit et t’oserais pas, trop peur des retombées. Tu te tais donc. Nelly, ça l’énerve, ça l’énarve.- Avoye, réagis ! Viens frencher avec nous ou engueule-moi, donne un coup de poing dans le mur, fais quelque chose !Tu sors de la pièce, encore incertain de savoir si tu vas pas carrément t’en aller. Tout ça est si dérisoire, t’es mal d’être mal. Tu retournes dans la cuisine, avec le plan d’aller faire semblant d’aller écouter une conversation jusqu’à ce que tu l’écoutes vraiment et que t’oublies tout ça pour un temps.Mais Nelly te suit jusqu’au comptoir, accompagnée d’Audrey. Elle se verse du vin, dépose bruyamment la bouteille sur le comptoir, récolte quelques regards interrogateurs. Les gens s’éloignent légèrement.Toi t’as la mine basse, Nelly, pompée et pompette, a le regard sombre. - Bon, qu’essé qui a, là ? R’garde-moé pas comme un chien battu. Tu penses qu’on contrôle toute ? Ben non, on contrôle euh rien pantoute ! On suit le flot ! Faque follow the flow pis écrase.- Je comprends, mais je suis… déçu…-Déçu ? Déçu ? Tu fais ton fier-pet de sortir avec une Indienne, une squaw, ça te renvoie à toi-même l’image d’un homme évolué, affranchi. Mais faut pas qu’a soit trop libre, hein ? Tu devrais être déçu de toi-même à place.Quoi dire. Quoi faire. Comment raccommoder, redresser. No se.- Monsieur se fait son petit rêve d’aventurier dans le Nord. Un an dans le Nord dans un bungalow, pis ça se prend pour Louis Jolliet pis Jack London dans le même corps. Mais t’es juste un touriste Jack.T’aurais cru ça toi, qu’un si petit corps puisse contenir tant de venin ? Finalement, c’était plus agréable quand elle s’embouchait avec sa best. La voilà justement, Sourire-en-coin, l’air excédé, qui intervient. «  Nelly, ta gueule câlisse. »« Quand a pompe de même, poursuit-elle, y a rien à faire. Faut juste la laisser ventiler pis c’est toute. Garde, Jack, chus désolée, Nelly pis moi…- Audrey, ça a même pas rapport pis tu peux par...- Farme-là Nelly hostie, farme-là ok ? Jack, Nelly pis moi on se connaît depuis longtemps pis on est ben proches, tu comprends. Quand on est sus le party des fois, on fait un peu n’importe quoi. Je suis sincèrement désolée, d’autant plus que tu lui fais beaucoup de bien à Nelly, pis qu’elle tient à toi. Tu peux être sûr que demain, elle va s’en vouloir en maudit.- Je tiens autant à toi qu’à mon premier Big Mac, Jack. T’es le Big Mac de la marginalité.En te retournant pour sortir, tu te cognes dans Max qui, derrière toi, épiait la scène. Bonne chance à vous. L’amour oral entre requins, quel festin.

lundi 20 mars 2017

La nuit des Jésus vivants

La nuit des Jésus vivants (détail). C'est pas complètement impossible que j'aie beurré trop épais.

jeudi 16 mars 2017

Jack est scrap 6z9-7

-Jack du Nord... On a ben entendu parler de toi ! T’es venu trapper Nelly ?
-Euh… non… mais si elle pouvait se passer elle-même la tête dans le collet, je dirais pas non.
Il te serre chaleureusement la main, sans trop en faire.
-Ses yeux brillent quand elle parle de toi. Ça fait longtemps que je l’avais pas vue aussi allumée. C’est beau à voir. T’es encore ici vendredi ? Je fais un vernissage à la galerie T4a, j’aimerais ça que tu viennes.
- Non, je serai dans le Nord. Bonne chance avec ton expo. T’as une toile dans le salon de Nelly, je l’aime beaucoup.
- Oui. Elle a toute une histoire, cette toile.
-T’as des toiles qui n’en ont pas ?
Il sourit et se tait un temps avant de répondre. « Non, mais y a des toiles qui ont des histoires ordinaires et des toiles qui ont des histoires extraordinaires, que la toile elle-même le soit ou non... »
Il continue à sourire en te regardant dans les yeux. Il attend sans doute que tu l’invites à conter cette histoire, mais t’es pas sûr d’avoir envie de l’entendre. Comme un doute. Tu te tais, son regard se tourne vers Nelly, la questionne. Ça se passe en quelques fractions de seconde.
Nelly a soudainement l’air morose. Elle avale une gorgée de son Americano version Mile End, puis déclame : «On va se garder un peu de gêne devant Jack. Extra ou pas, c’est de l’histoire ancienne. » Elle avale une autre gorgée, les yeux baissés, comme si elle regardait dans son passé. Autour de nous, les rangs se sont clairsemés.
Max se tourne vers moi : « Une chance que la peinture est pas dans la chambre à coucher de Nelly, parce que vous seriez deux à penser à moi. Mais bon, vous faites peut-être pas juste parler d’anthropologie dans le salon non plus. »
Finalement, Max, il est pas si sympathique que ça. Toi et ton flair. « C’est juste une farce qu’il dit, en touchant ton avant-bras. » T’entends quelqu’un glousser derrière toi ; c’est Audrey, son sourire en coin et sa sale tronche, qui s’est jointe à vous sans que tu t’en rendes compte.
On étouffe ici. Un Jack D, ça serait bon. Un Jack D., une téquila sunrise, huit onces Southern, deux grosses bières. Pour retrouver ton sens de la répartie et en mettre une couche sur ce peintre et envoyer une bonne réplique bien juteuse dans les dents de la diva.
Bon plan, l’alcool. Juste à cause de quelques gueux. Faible, mon gars, faible. Tu quêtes du regard l’appui de Nelly. Mais déjà elle parle à quelqu’un d’autre.